Baba Merzoug retrouvera-t-il Alger ?

Un canon mythique ayant longtemps défendu Alger avant d'être installé en 1830 dans l'arsenal de Brest fait couler de l'encre sur les deux rives de la Méditerranée. Appelé "Baba Merzoug" par les Algériens et "la Consulaire" par les Français, cette énorme pièce d'artillerie en bronze de douze tonnes…

أغسطس 05, 2012 - 22:05
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Baba Merzoug retrouvera-t-il Alger ?

Un canon mythique ayant longtemps défendu Alger avant d'être installé en 1830 dans l'arsenal de Brest fait couler de l'encre sur les deux rives de la Méditerranée. Appelé "Baba Merzoug" par les Algériens et "la Consulaire" par les Français, cette énorme pièce d'artillerie en bronze de douze tonnes et sept mètres de long pourrait en effet être restituée en 2012 à l'Algérie à l'occasion du 50e anniversaire de son indépendance, affirme-t-on à Alger.

"J'ai écrit à de nombreuses personnalités dont certaines, comme l'ancien président Jacques Chirac, m'ont répondu favorablement et j'ai aussi reçu un accord de principe de l'Elysée", affirme l'historien algérien Belkacem Babaci, fondateur d'un Comité pour le retour du canon en Algérie. "Mais, à la veille de l'élection présidentielle en France, nous ne voulons pas que cela gêne le président actuel", ajoute l'historien qui regrette la publicité faite ces derniers temps autour de cette affaire dans les médias algériens.

"Si nous sollicitons la magnanimité du gouvernement français, c'est avant tout, à l'occasion des commémorations de l'indépendance de l'Algérie, comme un geste d'amitié confortant la reprise de relations plus fraternelles entre nos deux pays", explique Belkacem Babaci, auteur de "L'Epopée de Baba Merzoug" aux Editions Colorset.

Pour l'heure, la Marine nationale n'envisage pas de se séparer du célèbre canon, qui se dresse sur la rive gauche de la Penfeld, dans l'enceinte de l'arsenal de Brest (Finistère), fixé sur un socle de granit et surmonté d'un coq posant sa patte sur un globe terrestre.

"Nous n'avons reçu à ce jour aucune demande officielle concernant la Consulaire", a déclaré Marc Gander, porte-parole de la préfecture maritime à Brest. "Nous ne sommes d'ailleurs que dépositaires de ce monument et je pense qu'une demande devrait davantage s'adresser aux ministères des Affaires étrangères et de la Culture plutôt qu'au ministère de la Défense", a t-il poursuivi.

Avant d’être le combat de militants algériens de la mémoire, Baba Merzoug est  une histoire bretonne. Le célèbre canon fut, en effet, transféré dans la capitale du Finistère par Victor-Guy Duperré, amiral en chef breton de la marine coloniale. En juillet 1830, dès les premiers jours de la chute d’Alger, le fameux canon est saisi et expédié comme précieux trophée de guerre à Brest, pour être installé dans l’arsenal militaire de la ville.

Un autre Breton, homme d’affaires de son état, milite activement depuis 2003 pour sa restitution à l’Algérie. Il souhaite que le canon, érigé, l’affût à la verticale, soit transféré aux autorités algériennes. Il promet alors une cérémonie œcuménique à Alger, avec un imam et un évêque, «en mémoire des victimes de la colonisation et en lieu et place du Traité d’amitié franco-algérien qui n’a jamais été signé».  Militant de l’UMP, Domingo Friand a d’abord plaidé la cause de Baba Merzoug auprès de la députée du Finistère Marcelle Ramonet. La députée a transmis le dossier à la ministre de la Défense de l’époque, Michelle Alliot-Marie, en mars 2005, qui avait alors opposé un refus : «Ce canon fait partie intégrante de notre patrimoine historique de la défense (…). De plus, le personnel de la marine manifeste un attachement particulier à ce monument qui commémore la participation des marins à un épisode glorieux de l’histoire de nos armées

L’homme d’affaires breton a réussi par ailleurs à susciter l’intérêt de l’ambassade d’Algérie à Paris. Cette dernière a transmis le dossier au ministère de la Culture à Alger, tandis que l’Élysée «ne se dit pas opposé à une restitution, sous la forme d’un prêt à long terme». Un bail emphytéotique gracieux et susceptible de renouvellement. Le tenace Breton semblait s’inscrire dans l’esprit d’une pétition d’anciens officiers de l’armée coloniale qui, en 1912, réclamaient déjà le retour de Baba Merzoug à Alger.

Côté algérien, des amis de Baba Merzoug militent depuis 1999 pour sa restitution à l’Algérie, dans le cadre d’un comité pour le retour de ce «prisonnier de guerre», à l’initiative de l’historien Belkacem Babaci. Fils de la Casbah, naguère cœur battant de la Mahroussa, la citadelle bien gardée, Belkacem Babaci, auteur d’une remarquable histoire de l’épopée de Baba Merzoug, va dans le sens de l’Histoire.

Le combat franco-algérien pour le rapatriement de Baba Merzoug fait sens car il tire sa substance de l’histoire de ce canon à nul autre pareil, jusqu’à l’invention par les Allemands de l’extraordinaire Grosse Bertha, utilisé pendant la Première Guerre mondiale.

Son histoire propre est indissociable de celle de la Régence turque et de la colonisation de l’Algérie. Ainsi, après la reconquête d’Alger, consécutivement à la reprise du Penôn aux Espagnols par Kheireddine Baba Arroudj, ce dernier, devenu souverain en 1529, entrevit la nécessité de fortifier la ville. Lui et son successeur Baba Hassan la dotent donc de forts et d’une série de puissantes batteries de marine. C’est notamment grâce à ses travaux de génie qu’en 1541, Alger a repoussé l’impressionnante armada de Charles Quint, venu en personne récupérer ses «possessions» algériennes et venger l’humiliante défaite de sa marine, à Oran, face à Kheireddine. En 1542, pour célébrer la fin des travaux de fortification, Baba Hassan fait fabriquer un gigantesque canon par un fondeur vénitien, long de 6,25 mètres et d’une portée de 4,872 km – exceptionnelle pour l’époque. Cette pièce est baptisée affectueusement Baba Merzoug, père fortuné et protecteur béni de la rade et de la ville. Dirigé vers la Pointe Pescade, servi par quatre artilleurs et installé entre Bordj Essardine et Bord El Goumène, Baba Merzoug interdisait dorénavant à tout navire ennemi, quelle que soit sa puissance de feu, d’accéder à la rade d’Alger. Avec ses mille pièces d’artillerie, dont le canon en chef était Baba Merzoug, Alger avait mérité son surnom de Mahroussa. Dormez en paix braves gens, les canons algérois tirent au loin!

Les Algériens, maîtres intraitables de la Méditerranée

Un siècle et demi plus tard, après avoir dicté aux Hollandais et aux Anglais des pactes de non-agression, les corsaires algériens sont devenus les maîtres intraitables de la Méditerranée. Cette année-là, ils capturent une frégate française et vendent son commandant comme esclave sur l’actuelle Place algéroise des Martyrs. Louis XIV, le Roi-Soleil, soucieux de rester en lumière, réagit en envoyant l’amiral Abraham Duquesne, à la tête d’une expédition punitive d’une centaine de navires lourdement armés. Cette fois-ci, les marins français disposaient de bombes et de boulets incendiaires. Leur puissance de feu finit par contraindre le Dey à demander un armistice et l’ouverture de négociations. L’intermédiaire français est alors le vicaire apostolique Levacher, désigné par le roi comme consul à Alger depuis 1671. Duquesne exige et obtient la libération de la plupart des captifs chrétiens.

Mais c’était sans compter sur un certain Mezzo Morto, alias Hadj Hussein, riche renégat gênois qui fomenta alors un complot politique, assassina Baba Hassan et ligua la population algéroise contre l’envahisseur français. L’amiral Duquesne reprend alors les bombardements. Mezzo Morto, devenu Dey, inaugure en ces temps une méthode de représailles très expéditive, restée célèbre : le consul Levacher est introduit dans la bouche de Baba Merzoug avant que les artilleurs algériens ne fassent feu. C’est depuis ce jour que la marine française a donné le nom de La Consulaire à Baba Merzoug, en mémoire du diplomate pulvérisé. Après lui, d’autres captifs malchanceux subirent les mêmes foudres canonnières, et la terrifiante réputation de Baba Merzoug s’en trouva d’autant grandie. Finalement, l’amiral Duquesne rentra bredouille en France, et la marine française rumina sa défaite… jusqu’à la conquête de l’Algérie en 1830.

Le 5 juillet de cette année, après la conquête d’Alger, la plupart des canons sont fondus et transformés en francs nouveaux. Mais, l’amiral en chef de l’armada française, Victor-Guy Duperré, lui, n’a pas oublié Baba Merzoug, le canon de l’amertume historique de la marine française. Il le fit donc transférer en Bretagne où il est érigé en colonne votive dans l’arsenal de la ville, au magasin général, Quai Tourville. Aujourd’hui, les promeneurs qui empruntent le Pont de La Recouvrance, à Brest, peuvent distinguer en surplomb le canon planté au milieu d’un parking de la zone militaire. Les curieux découvriront alors un monument un peu piteux, l’affût recouvert ’un magma de plâtre jauni. Puis une grille rouillée autour d’un socle carré en marbre. Sur les côtés, des gravures de bronze commémorent l’histoire coloniale. Sur la plus réactionnaire de ces inscriptions, on peut lire:«L’Afrique délivrée, vivifiée, éclairée par les bienfaits de la France et de la civilisation.» Déjà, gravé dans le marbre de la condescendance coloniale, l’esprit du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy. Tout aussi bien, la philosophie de la loi de février 2005 glorifiant le fait colonial.

Les huit canons des Invalides, aussi ?

Aujourd’hui le militant de la mémoire méritant, Belkacem Babaci, a bien reçu des promesses de l’Elysée, faites par Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Elysée. Cinq ans plus tard, malgré ces promesses, les autorités françaises ne semblent guère davantage disposées à se séparer de Baba Merzoug. Elles rappellent, à qui veut bien les entendre, qu’il se dresse maintenant depuis des décennies dans l’enceinte de la base navale de Brest, qu’il figure même sur des cartes postales de la ville et que, surtout, la marine française en a fait une question d’honneur militaire et d’orgueil national. Et si, à propos d’honneur militaire algérien et d’orgueil national, de ce côté-ci de la Méditerranée, les amis de M. Babaci, en attendant les pouvoirs publics algériens, demandent aux autorités françaises la restitution d’autres canons de la marine algérienne? A savoir, les huit couleuvrines en bronze gisant sur le sol, à l’entrée de l’esplanade de l’Hôtel des Invalides? Le cas échéant, la fête serait plus complète car Baba Merzoug serait accompagné de huit «petits frères» d’armes.

 

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